lundi 6 mars 2017

Un lundi comme ça







Le matin il y avait le chemin de l'école retrouvé, et puis le rendez-vous enquiquinant auquel je me rendais en traînant les pieds. On m'a dit des choses pas très charmantes sur ma thyroïde, et tout manquait considérablement d'empathie, alors que moi je me sentais tellement chamallow après quinze jours de cocon et de baisers sur leurs joues douces. Même Harper Lee dans la salle d'attente ne parvenait pas à chasser la froideur de cette dame-là, et en plus je ne savais pas comment l'appeler (échographiste? docteur? radiologue? sans parler de son nom, déjà oublié). Je refermais mon livre et je m'accrochais au retour à la maison, aux petites mains qui viendraient chercher la mienne, se suspendre, m'enlacer. A ces petits frôlements au creux de moi, aussi. Mais quand même, les larmes n'étaient pas loin.
Ensuite, oh ensuite c'était tellement mieux, le déjeuner partagé tous les quatre, comme un petit bout de vacances volées. Le vent qui se déchaîne dehors et la pluie qui bat les carreaux, la double dose de cacao dans le lait et les petites voix épiées depuis la cuisine: "attends je te lis un livre. Bébé souris est très curieuse, elle rencontre bébé vache. Tu fais la vache? C'est bien, tu imites bien la vache." Et la polenta qu'on mange avec les doigts, les coins de la bouche pleins de sauce tomate. Et leurs fous-rires à table, auxquels on ne comprend pas grand-chose.
Ce havre qu'on se construit, juste là.

dimanche 19 février 2017

12 SA





12 SA, ou la semaine interminable. Les rendez-vous médicaux, les impératifs pesants à boucler en urgence avant les vacances, la crèche, l'école, cette semaine qui semble en contenir cinq - au moins.
Au milieu de tout ça le corps et le coeur qui lâchent. Les premières contractions et les grosses larmes, la faute aussi à cette fichue thyroïde qui recommence à vivre sa vie contre la mienne.
Fatiguée, fatiguée, fatiguée, je cours, je dévale la rue, mon bonhomme de quatorze kilos sur la hanche, et arrivée en bas je me dis que non, vraiment, ça n'est pas raisonnable. Qu'il va falloir d'urgence lui faire une place, à ce tout-petit là. Qu'il va falloir ralentir, réorganiser, re-porter.
L'échographie des douze semaines est venue apaiser un peu tout ça - c'est étrange comme à présent je me dissocie du médical pour laisser une place entière à l'émotion. Je sais ce que je vais voir, j'ai moins peur, je reconnais plus vite les images à l'écran, et aussitôt l'esprit rassuré c'est le coeur, encore lui, qui prend le relais. Je crois que c'était la plus jolie échographie que j'aie faite: nous avons parfaitement vu ce bébé, son profil délicat, ses petits pieds qui couraient (oui oui!) sur le fond de sa piscine, ses doigts si fins. Il semblerait que ce soit une fille, sans certitude absolue de la sage-femme pour autant - mais moi j'en étais certaine depuis le début, comme les fois précédentes. C'est bien.
Un peu de douceur pour atténuer ce qui pique, et qui ne vient pas toujours de l'intérieur. Ce troisième enfant est ô combien celui du jugement, je m'en rends compte chaque jour. On me dit qu'ils seront rapprochés, on me demande si c'était voulu, on me plaint un peu, même - et jamais je ne laisse percevoir combien ces mots sont de petites lames qui me transpercent le coeur. Et pourtant (et donc?) pour la première fois je doute, je doute de mes forces, de ma raison, de mes choix. Et aussitôt je lui demande pardon de douter, à cet enfant qui déjà danse au creux de moi.
Depuis quelques jours le soleil est revenu, les petits jouent au jardin, je les regarde faire tout en tricotant pour le bébé. Nous avons taillé la vigne et le chèvrefeuille, qui l'an dernier avaient poussé si foisonnants. Cet été nous partirons peu, et j'aime penser à ces dernières semaines de grossesse, quand nous attendrons, tous les quatre, sous l'ombre de la tonnelle, la naissance de cet enfant.

mardi 24 janvier 2017

Boum le coeur (8SA+4)

On avait rendez-vous à dix heures. Ca n'était pas au même endroit que les fois précédentes, et ce nouveau lieu était bien plus gai. 
A peine arrivés nous étions là à raconter les grossesses passées, nous répondions à ses questions  - et c'était charmant comme tout de la voir sourire tandis que nous égrenions les prénoms et les années de naissance.
Et puis cette magie de l'écran, cette distance un peu folle, quand il  apparaît sur le mur devant moi. Il paraît que cet enfant se cache et se blottit - mais je le savais déjà, je crois. Une tête, un corps, l'esquisse de bras et de jambes, juste là. Elle pianote sur sa machine, et soudain résonne la cavalcade familière, la cavalcade tant espérée, cataclop cataclop cataclop, ce petit coeur qui bondit tout près du mien.
Et je pleure, pour la troisième fois.

jeudi 12 janvier 2017

Les surprises (2017)









Et puis comme ça, bim badaboum, j'ai eu trente et un ans. La veille il y avait ce petit trait tout pâle sur le bâtonnet, et pour une fois, oui pour une fois j'ai gardé la surprise pour moi toute une nuit - parce qu'au fond, je le savais depuis plusieurs jours déjà... Le matin sur le canapé, je lui ai dit pour la troisième fois ces mots si doux, murmurés entre un "bon anniversaire" et un baiser: à la toute fin de l'été, il y aura un bébé de plus dans notre maison. Son sourire et ses étreintes. Le bonheur infini, la gratitude immense.
Depuis c'est la petite musique qui se relance, le chemin de la sage-femme retrouvé, les soirées plus courtes et le ventre qui s'arrondit déjà. Les petites mains qui me frôlent et les questions clairsemées.
Pao dit que c'est une petite soeur, et qu'elle s'appellera Radis.
Et puis au milieu de tout ça Noël, les gloussements de joie de mes petits au pied du sapin, les premiers pas d'Aimé, les anniversaires des copains. La vie sucrée, sucrée, sucrée.
C'est dur de raconter le bonheur, je crois.

samedi 10 décembre 2016

Vers le quatre, et après






C'est novembre qui finit et c'est décembre qui vient. C'est le sapin qu'on va chercher en grande délégation, et le souvenir du sapin de l'an dernier, Aimé si petit dans l'écharpe. 
C'est ce premier anniversaire, fêté, fêté, fêté encore. C'est ce tout petit garçon qui ne veut plus faire la sieste, du tout du tout.
C'est le quatre décembre qui approche, cette sensation de descendre et de glisser à la fois, comme dans une piscine au fond glissant - c'est froid et ça étreint, et l'on a bien peur de couler. Disparaîtra-t-elle jamais, cette peur-là?
C'est cette grande décision qu'on n'arrive pas à prendre. Et puis si. Mais quand même, ça fait peur. Encore cette histoire de piscine, en somme -  mais chauffée cette fois.
C'est toutes ces mailles, tous ces sourires, toutes ces tétées. C'est ce soleil de décembre, comme un cadeau. C'est ce geste qu'elle a au réveil de la sieste, quand je la presse, quand ça va trop vite: "attends, attends", bougonné, la main levée vers le ciel - c'est tellement lui, ce geste-là.
Et puis le quatre passe et je suis toujours là. 

jeudi 27 octobre 2016

La valse à mille temps





Septembre
Les premiers pas à l'école ("pas à l'école!"), les embrassades sans fin sur le seuil, et puis les petites mains qui lâchent, tout doux tout doux.
Le retour à la crèche, le sommeil qui râpe et les tétées nocturnes, encore et toujours.
Le rythme un peu fou, vélo école crèche maison école vélo crèche maison.
La piscine toute les deux, la bibli tous les trois, les balades tous les quatre.
Le goût sucré de tout ce temps partagé.

Octobre
Liste des choses qui piquent:  l'infection pulmonaire, le trou dans le toit, la double otite, la gastro.

Perles d'automne:
"Quand je sera grande, je sera Atsem dans la classe de papa." (en lycée, donc. Coucou le complexe d'Electre...)
"Ce soir j'ai été très sage, je n'ai pas fait de grosse colère, du coup on était tous très sourieux. J'aime quand on est tous sourieux."
"V. et A., ils ont de la chance: ils ont beaucoup de raisin sur leur raisinier."
"Pao tu termines ton bain, s'il te plaît, ça fait un moment que tu te savonnes! - Oui mais j'ai beaucoup de corps!"

Aimé a eu onze mois, je frémis tout bas de la première année à venir. Une ronde de saisons, une ronde bien gaie, ça roule, ça tourne, mais ça se referme aussi. Il gazouille et fait bravo et esquisse ses premiers pas. 
Ce soir Pao m'appelle, toute fière. "J'ai écrit mon prénom." C'est là, écrit en lettres bâtons, maladroitement mais très lisible. Mais d'où ça sort, bon sang?
Le temps file entre mes doigts.

mercredi 24 août 2016

Et puis la Lozère







Comme chaque fois, il y a ces premières heures un peu gauches, où on se cogne (vraiment!), où on fouille les placards, où on dit un peu trop "pousse-toi s'il te plaît...". Et puis le bruit du Sofim, et puis les pages de la carte routière qui se tournent, et puis la première nuit tous les quatre, serrés serrés dans notre maison de tôle - et c'est reparti, nous sommes repartis.

Cette fois c'était l'Aveyron, le Larzac, la Lozère, et comment ne pas penser à ce printemps pas si lointain, cet avant-dernier printemps, dans le Gévaudan, quand Aimé si petit dansait déjà sous mon nombril. 
Sous mes yeux éberlués, voilà qu'il rampe et quattrepattise et se dresse à genoux. Voilà qu'il ébauche ses premiers mots, "tété", "mama", "papa" et "boa" pour appeler sa soeur. 
Cet enfant-là a eu neuf mois, un petit matin dans une forêt au pied du mont Aigoual. Comme tous les matins il était niché contre moi, apporté par son père et lové contre le sein. Ses mains étaient si fraîches et ses joues si chaudes de ma peau, dans un souffle je lui ai murmuré "neuf mois, mon tout beau". 
On me dit "autant dehors que dedans", et je souris à notre petit secret, car lui aussi je l'ai gardé un peu plus, une semaine de plus. J'entends ces mots et je souris à la douce obstination de mon tout-petit, qui a su attendre, faire attendre, et décider tout seul de sa si jolie naissance.

Hier encore nous étions à Florac, nous mangions sous la vigne et des gens un peu âgés venaient nous dire quels beaux enfants nous avions. Il était tard, très tard. Nous jouions aux devinettes avec Paola et Aimé suçotait un quignon de pain. 
Un peu plus tôt j'avais trouvé le panier parfait pour les marchés du vendredi matin, et même un tout petit assorti pour Pao. 
Nous sommes rentrés à pied sous les étoiles, il faisait très noir et nous avons marché longtemps, comme dans cette histoire de marmottes que j'aime tant leur lire. Notre petite fille était un peu sidérée de cette aventure, et le souffle court elle demandait à son père de lui expliquer les étoiles et la voie lactée. Aimé dormait contre moi, et les phares des rares voitures que nous croisions ne le troublaient pas. Nous sommes arrivés au fourgon et la voix lourde et ensommeillée, elle a dit "le camion, c'est le camion, le camion tout doux". 
Oh le frisson.

Et puis c'est le retour à la maison, les plans de tomates et d'aubergines qui croulent sous les fruits et la danse folle de la rentrée qui nous saisit. 
Il faut penser aux cheveux à couper, aux rendez-vous qui s'accumulent pour la crèche, aux chaussures à trouver. 
A ce vélo bizarre, aussi, en route dans un camion (encore un!) depuis les Pays-Bas, et que nous irons chercher la semaine prochaine. 
Assis dans la cuisine, T. plie des couches lavables et nous grignotons des tomates cerises encore chaudes de soleil. Pao s'est installée avec sa famille lapin sur le carrelage de la cuisine, devant l'évier, là où s'est frais. Aimé patouille consciencieusement sa tasse d'eau. 
Je dis à T. qu'il ne faudra pas oublier l'attestation d'assurance scolaire et le dossier d'inscription à la babygym, on se regarde et je sais qu'on pense à la même chose, à ce moment où nous avons serré notre fille contre nous pour la première fois, à ce premier regard, à ce premier souffle. Trois ans et des brouettes. Un tourbillon.